Les camps de la Paix en province de Luxembourg

Une expérience-pilote qui pourrait inspirer d’autres militants aujourd’hui.

Pierre et Majo Debbaut-Decock évoquent l’aventure peu commune dans laquelle ils se sont lancés il y a cinquante ans à Nobressart, un petit village du Sud-Luxembourg. 

De 1965 à 1973, les Camps de la Paix ont occupé une place importante dans nos engagements. Il n’en reste aucune trace matérielle. Nos souvenirs pourraient servir à d’autres militants dans l’organisation de certaines activités.

Commençons par expliquer la disparition des documents écrits concernant cette expérience. Quand nous avons décidé d’arrêter, un ami nous a signalé que d’autres personnes seraient prêtes à organiser des activités du même genre. Il nous a demandé de lui envoyer un maximum de renseignements à la Maison de la Paix de Charleroi. Nous avons rassemblé tout ce qui nous semblait utile et l’avons expédié. Quand nous avons appris la fermeture de la Maison de la Paix et l’envoi des dossiers qui s’y trouvaient au Mundaneum, nous avons pris contact avec cette institution afin de récupérer au moins une partie de nos papiers mais nous avons constaté que le personnel ne pouvait maitriser l’énorme masse de documents récoltés. Tant pis !

En partenariat avec l’Université de Paix

Revenons aux Camps de la Paix. Ils sont nés de l’heureuse conjonction de quelques petits faits.

Le père Pire, prix Nobel de la Paix en 1958, nous a signalé que les demandes d’inscription aux sessions d’été de l’Université de Paix à Huy étaient tellement nombreuses qu’il se sentait obligé de trouver un critère de sélection objectif. Le Conseil académique avait choisi d’augmenter l’âge minimum des participants. Nos contacts réguliers avec des jeunes de quinze à vingt ans nous portaient à croire que cet âge était particulièrement adapté à une première réflexion approfondie sur les problèmes de paix.

Nous vivions dans une grande ferme inexploitée depuis des années et qu’il était possible de transformer sommairement pour y accueillir un groupe de jeunes.

Nous savions qu’une activité en faveur de la paix pourrait prouver aux autorités nationales que nos objections de conscience au service militaire ne nous écartaient pas d’engagements sociaux. Le contexte de l’époque engendrait des espoirs et nous voulions agir.

Nous avions beaucoup d’amis dans des groupes tels que le MIR-IRG, les Compagnons de Thomas More, la CGSP, l’AICAR, l’UBDP… Nous pouvions donc trouver de l’aide.

Nous avons proposé au père Pire d’organiser chez nous, à Nobressart, une espèce de session de l’Université de Paix pour adolescents. Nous avons vite trouvé un accord et le premier Camp de la Paix a trouvé place au mois de juillet 1966.

Dès le départ, le père Pire nous a soutenus à fond, venant lui-même parler aux participants du dialogue fraternel et sollicitant de nombreux amis pour  nous parler de thèmes liés à la paix.

Il a toutefois refusé tout lien administratif entre l’Université de Paix et le Camp de la Paix. Nous lui en sommes bien reconnaissants. Les organisations restant indépendantes, le travail se faisait en toute liberté, avec des liens d’amitié très solides et certains choix différents dont nous aurons l’occasion de parler plus loin.

Des témoins et acteurs de tous les continents

Les journées au camp de la paix comprenaient en général un ou des exposés concernant des chemins de paix ou des informations relatives aux actions non-violentes menées par des amis comme Danilo Dolci, César Chávez ou les compagnons de l’Arche. Les conférenciers passaient généralement la journée avec les jeunes et des échanges informels complétaient les discussions générales.

 Il y avait aussi des séances de formation à l’action non-violente, des exercices d’analyse de journaux guidés par Claude Berg, des projections de films suivies de débats sur le message du réalisateur et sur les moyens choisis pour le faire passer ; la grande compétence du frère Victor Albert a permis une présentation très soignée de cette activité. Les villageois, adultes et enfants, étaient invités à ces soirées et ceux qui nous ont rejoints ont pu apprécier l’ouverture des jeunes esprits à une lecture critique d’un film.

Des activités culturelles et de détente, organisées d’abord par Lucienne et Guy Dubois, par Christiane et Marcel Schroeder et prises en mains plus tard par toute l’équipe d’AICAR ( Yvon Sondag, Pierre Davreux, Francine Mathys, Jean Jacqmain, Pierre Beelen) et par Thérèse Mangot complétaient le programme.

La présence de jeunes agriculteurs d’Amérique de Sud, en stage à l’AICAR et les contacts d’une amie, Adeline Van der Stappen, avec le professeur Zdenek Schauta de Prague, qui nous envoyait chaque année quelques élèves garantissaient une bonne diversité de milieux de vie. Le village de Nobressart n’a peut-être jamais hébergé d’autres groupes aussi hétérogènes.

Au premier Camp de la Paix, le père Pire et ses collaborateurs de l’Université de Paix et des Iles de Paix ont pris en charge plus de la moitié des communications. Dans la suite, le MIR-IRG, l’AICAR et quelques autres groupes ont eu l’occasion de diversifier les points de vue. Le message du père Pire, centré sur le dialogue fraternel a toujours occupé une grande place dans nos rencontres. Nous avons compris de mieux en mieux l’importance de l’écoute de l’autre, mais nous croyions aussi que le refus de la violence devait pénétrer la pensée et l’action des groupes comme des individus.

Jusqu’à la fin de sa vie, le père Pire a présenté lui-même le dialogue fraternel aux participants au camp. Paul Duchesne aussi est venu nous convaincre de son importance. Après cela, nous avons-nous-mêmes développé ce thème parce que les responsables de l’Université de Paix dirigeaient les sessions d’été pendant nos camps.

Les principes de la non-violence ont été exposés à plusieurs occasions par le pasteur Jean Lasserre, avant d’être illustrés par les témoignages de personnes engagées dans de grandes actions : Léa Provost, cofondatrice d’un ashram en Inde ; Vo Van Ai, moine bouddhiste vietnamien, pour les actions dans son pays ; Satish Kumar, moine hindou, reçu par les principaux dirigeants du monde au terme de marches inimaginables, Paola Barbera, collaboratrice de Danilo Dolci en Sicile, John et Juanita Brown militant avec César Chávez pour protéger les travailleurs agricoles en Californie ; le pasteur Jan Heller pour les luttes à Prague en 1968.

Nous avons parfois bénéficié d’heureuses surprises, comme l’arrivée de Naim Kader, amené par notre ami René Reindorf pour passer une soirée avec les campeurs.

Le contact direct avec ces témoins de l’actualité brulante poussait les participants à se situer politiquement.

Solidarité Nord-Sud, objection de conscience et défense civique non-violente

La coopération internationale trouvait naturellement sa place dans nos programmes. Vladimir Drachoussof, responsable des premières « Iles de Paix », Robert Chomé, créateur d’un projet au Rwanda et les membres d’AICAR, Yvon Sondag et Pierre Davreux étaient bien qualifiés pour développer ce thème à partir d’expériences diverses.

Le professeur Raymond Van der Elst et le bâtonnier Cornil nous ont montré l’importance des droits de l’Homme et de leur déclaration universelle.

Nous avions aussi eu l’occasion de parler d’objection de conscience, du statut des objecteurs et de nos efforts pour l’améliorer. Malheureusement, Jean Van Lierde n’a pas eu l’occasion de nous rejoindre.

La réflexion sur la tolérance et la laïcité, présentée au premier camp par Georges Bouillon, s’est retrouvée à de nombreuses occasions mais ces valeurs ont surtout été vécues dans la vie quotidienne du camp.

Une année nous avons exploré le rôle de diverses activités humaines dans la construction de la paix : la science avec Georges Papy, professeur à l’ULB, l’art avec Pierre Laroche, acteur et metteur en scène, la concertation sociale avec Joseph Binet, secrétaire syndical.

L’aspect matériel ne peut être négligé. Le travail de Majo a permis de proposer aux participants un régime excellent, et ce n’et pas rien, car cuisiner pour trente, parfois pour cinquante dans une cuisine familiale est une performance remarquable. Sa maman, Bobonne, lui donnait un coup de main avec parfois l’une ou l’autre animatrice, mais le rôle d’une organisatrice reste essentiel.

L’aspect pécuniaire doit aussi être pris en compte : les petits aménagements du site, l’accueil des Tchèques et des Polonais, dont nous devions prendre en charge la participation et le principe d’une participation aux frais acceptable représentaient un défi pour un ménage d’enseignants avec enfants ! Nous avons obtenu un soutien du Ministère de la Culture. Cela nous différenciait un peu de l’Université de Paix : le père Pire ne voulait pas risquer de subir une dépendance à un pouvoir public. Nous nous sentions moins assujettis à un ministère dont notre soutien nous semblait relever, que d’une aide privée. Nous avons trouvé une aide compétente et amicale auprès de Lucien André, un habitant de notre province travaillant au ministère en question.

Nos efforts pour organiser l’un ou l’autre chantier au service de la population locale n’ont pas apporté grand-chose, ni aux voisins ni à nos campeurs.

 

Evaluation et nouvelles générations

 Pendant la période des camps de la paix, nos engagements familiaux, professionnels et pacifistes ont donné à notre vie une intensité particulière très gratifiante : les activités multiples, les contacts plus libres avec des adolescents, les échanges avec les personnalités invitées à nos rencontres ont nourri notre réflexion sur la paix. Reste que cela ne s’est pas fait tout seul et qu’il fallait y croire.

Les objectifs des camps visaient bien sûr les jeunes plutôt que les organisateurs.

Du point de vue de l’appréciation des participants, nous avons un large retour favorable ; il n’empêche que les inscriptions au dernier camp étaient nettement moins nombreuses qu’aux précédents. La formule ne répondait peut-être plus aux attentes des adolescents ? Nous avons probablement fait une erreur en ne créant pas une petite feuille de contact ; nos disponibilités restaient limitées !

Pour le contenu du programme, il nous semble qu’un message est passé, message dont l’essentiel pourrait comprendre les points suivants :

– La paix ne se limite pas au silence des canons ; elle ne se réalise pas sans justice, solidarité locale et globale, liberté, laïcité et compréhension mutuelle , droits et devoirs. Ces valeurs indispensables se développent toujours par étapes ; il faut constater que tel progrès, par exemple que l’abolition de la peine de mort n’entraîne pas une augmentation de la criminalité, pour accepter d’autres améliorations du code pénal. Il en résulte que tout chemin de paix doit se construire dans une dynamique peut-être sans fin.

– Le silence des canons ne peut cependant pas être oublié. Il faut donc comprendre les causes des guerres, l’interaction des phénomènes économiques et des dérives culturelles favorisée par l’action des media. Les moyens utilisés pour résoudre les conflits ne peuvent se fonder sur la violence. Celle-ci engendre systématiquement blessures et rancunes.

– La critique la plus fondamentale à adresser aux « camps de la paix » concerne le principe de l’activité : est-il raisonnable de consacrer tant d’efforts à quelques dizaines de personnes ?

Nous nous demandons s’il ne vaudrait pas mieux former un groupe de travail qui militerait pour l’introduction d’un cours d’ouverture aux problèmes de société dans toutes nos écoles: ce groupe devrait lutter pour obtenir l’organisation d’un tel cours, élaborer un certain nombre de dossiers relatifs à des questions très variées, dossiers nourris par l’Histoire, par des références au droit et aux sciences et mettre au point une pédagogie adaptée, respectueuse des principes menant à la paix. La réussite d’une action de ce type permettrait de toucher tous les jeunes. Le milieu scolaire risque de constituer un obstacle pour beaucoup d’adolescents, mais un peu d’enthousiasme et d’imagination dans le domaine pédagogique pourrait aussi porter quelques fruits.

Il nous semble, en tout cas, que ces neuf camps de la paix ont eu aussi pour résultat  de stimuler et de prolonger diverses démarches en faveur de la paix dans la province : le Groupe de Recherches et d’Actions non-violentes, la régionale de l’UBDP et d’autres initiatives plus ponctuelles débouchant en 1991 sur la création d’une coordination provinciale plus active que jamais : la Coalition luxembourgeoise pour la Paix.

P.-S.  Ce bref compte rendu a deux objectifs :

  • Aider ceux qui voudraient se lancer dans une expérience analogue, notamment en leur montrant qu’il est nécessaire de constituer une équipe solide.
  •  Remercier ceux qui nous ont aidés, y compris ceux que nous n’avons pas eu l’occasion de citer.

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